8 décembre - n'oublie pas - Yoko Tsuno
Dec. 8th, 2008 11:04 pmTitre : corps et âmes
Auteur : ylg
Jour/Thème : 8 décembre/N'oublie pas
Fandom : Yoko Tsuno, La Porte des Âmes
Personnages/Couples : Isora/Éthéra, Éthéra/Litsy
Rating : PG
Warnings éventuels : la BD contenait pas mal d'indice de mind-fuckery, ben, je les ai développés ?
Disclaimer : propriété de Roger Leloup.
Participation au vote de fin de mois : Non
Note : co-écrite pour
yuri_a_tt_prix, thème, « sur tes lèvres » et zut, je voulais faire quelque chose avec "nativité" sur la renaissance d'Isora, mais c'est complètement passé à la trappe...
***
N'oublie pas, peuple d'Ultima, la légende d'Isora. Éthéra la connaît mieux que personne.
Cette légende issue de Vinéa, devenue propre à leur communauté est sur toutes les lèvres ici : cette femme incroyable qui a survécu au grand cataclysme pour venir mourir sur cette terre, de mort violente...
Elle est sur les tiennes aussi, Éthéra, et tu as trop payé à cette légende pour accepter l'idée que d'autres s'en font désormais.
N'oublie pas, jeune fille, Isora la magicienne, la déesse tragique de la vie et de la mort.
*
Isora était une femme qui possédait une âme exceptionnelle, ont retenu les plaquettes-mémoire et la légende véhiculée de bouche à oreille. À l'origine, l'on entendait par cela aucune notion positive de morale ; si les plus grands savants de son temps l'ont choisie parmi les autres et utilisée, c'est d'abord en raison de ses capacités élevées de synthèse et de réflexion ainsi que de sa manière d'ignorer et donc de contourner les préjugés qui les accablaient eux... mais également pour un manque de morale, pour le fait qu'elle ne s'encombrait pas beaucoup d'éthique.
Ils l'ont soumise au transfert d'âme et ont injecté dans son cerveau les connaissances brutes sans leur histoire émotionnelle personnelle qui aurait pu les accompagner (ou plutôt, quelques résidus aléatoires d'une personne à l'autre qui se sont annulés les uns les autres, fondus en un bruit de fond inintelligible pour elle, dérangeant mais non inhibiteur de sa réflexion) ni quoi que ce soit d'accessoire, d'inutile.
Dans un élan de folie créatrice, elle a découvert ce qu'ils cherchaient si durement à mettre sur pied. La résurrection du corps, elle l'a contournée : il suffisait d'en prendre un nouveau, le tout étant de s'y transférer. Ce qu'elle a prouvé comme possible. Emportée par cet élan, elle a dans la foulée mis en place toute la machinerie nécessaire.
Elle a alors séduit quatre jeunes femmes et les a soumises au même transfert d'âme partiel qu'elle par le passé, à leur insu total. (Ce que la légende ne sait pas là-dedans, c'est qu'elle a en fait utilisé sa propre enfant et séduit trois autres jeunes filles pour leur confier ces secrets. )
Elle a touché leurs âmes à deux niveaux, conscient : « N'oublie pas notre lien, » et inconscient : « Enfouis ma mémoire au fond de la tienne. Ne pense pas à cela. N'oublie pas notre rencontre, mais ne le dis à personne. C'est un secret entre toi et moi. »
Elle en a choisi quatre car une seule, tout comme elle avant, n'aurait pas supporté non plus les connaissances brutes sur ce sujet tant recherché, et qu'il lui était bien difficile d'en recruter plus. Elle a caché soigneusement une portion choisie de sa mémoire dans leur inconscient avec un décleur secret pour réveiller un jour cette part d'elle-même enfouie en elles et les faire revenir à elle.
Elle a copié et transféré son existence mentale, sa mémoire, son mode de pensée, ce qu'on appelle son âme, en elles quatre et dans sa machinerie à résurrection, puis elle a vidé sa propre mémoire physique pour être certaine que personne ne retrouverait son secret, même en s'acharnant sur son cadavre.
Son corps alors devenu écorce vide, elle l'a même détruit, s'immolant par le feu à la gloire de l'immortalité qu'elle croyait avoir obtenue.
La légende a raconté pendant un temps qu'elle a cru trop fort à la réincarnation et à l'immortalité de son âme et a voulu le prouver par un coup d'éclat, en se débarrassant de son enveloppe charnelle inutile puisqu'elle pouvait désormais la remplacer à loisir. D'autres après soutinrent que le transfert brutal des connaissances de dizaines de grands savants était trop lourd à porter pour une seule femme, si intelligente fût-elle et qu'il l'a rendue folle, que si grandes aie été son âme elle n'a pas su le supporter, encore moins que de se voir réduite à un instrument de travail par ses pairs, un outil de calcul entre les mains de savants incompétents, un vulgaire ordinateur vivant, et que désemparée par ce traitement, elle a voulu y échapper par les moyens les plus expéditifs possibles.
Mais ces deux légendes là furent bien vite oubliées, et de toute façon qui saura jamais la vérité des secrets de son âme ?
(peut-être ses quatre mémoires accessoires ? Et encore...)
*
Isora désincarnée regrette son geste désormais. Vivre enfermée dans un robot à forme non humaine ou dans un faisceau immatériel de micro-particules ne lui suffit pas. N'être qu'un fantôme, une âme sans corps est insupportable. Elle veut récupérer son corps vivant, solide, tangible. À n'importe quel prix.
Elle attend que sa mémoire perdue lui revienne, portée par un corps en pleine jeunesse, en pleine santé, à même de devenir sien. Elle attend de pouvoir renaître.
**
Deux se sont laissées faire. La troisième s'est révoltée.
Chez Éthéra, quelque chose au fond de son âme, plus fort que chez les précédentes, a refusé de se laisser dompter.
Les deux filles qui l'ont précédée, Isora a su leur imposer sa volonté.
« N'oublie pas notre petit secret... même si tu as oublié le plus grand. » Ensuite elle pouvait leur dire facilement, « N'oublie pas ce que tu m'as juré. Oublie, oublie tout ce que tu étais, abandonne-toi à moi. Corps et âme. »
Vouloir s'unir, ne faire plus qu'une ? « Pas au prix de ma propre individualité, se révolte Éthéra : Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas disparaître.
- Moi non plus, souffle Isora. C'est pour cela que j'ai besoin de ton aide.
- Mais je ne veux pas me sacrifier pour toi ! J'étais d'accord pour t'aider. Mais que ça soit ensemble, qu'on vive toutes les deux. »
Sous le rayon restructurateur, Éthéra s'obstinait à penser,
N'oublie pas. N'oublie pas qui tu es. Qui elle est. Qu'elle est quelqu'un de différent de toi. Ne la laisse pas effacer tes souvenirs, ton mode de pensée. Reste toi-même.
Garde à l'esprit, les souvenirs qu'on veut t'enlever d'abord, que tu refuses de lâcher. L'identité qu'on veut t'imposer ensuite, qu'il faut que tu rejettes comme étrangère.
Deux volontés se battaient là.
Isora, tu aurais dû choisir un sujet plus docile : Pourquoi avoir pris celle-là déjà si semblableà toi, trop semblable, capable de te battre ?
« Laisse-toi donc faire. Et nous serons ensemble pour l'éternité.
- Non ! »
N'oublie pas ton propre visage, ton propre corps, ton propre nom. Éthéra. Préserve ta mémoire.
Si elle te plaît tant, pourquoi devenir elle ? Avec quelles lèvres l'embrasseras-tu si
tu es prête à lui laisser faire ce qu'elle veut de ton corps... alors qu'elle veut te l'enlever !
Ce baiser qu'elle prétend vouloir déposer sur tes lèvres, ça sera le dernier. Pas parce qu'elle va te quitter, mais t'engloutir, d'effacer si tu n'y prends pas garde !
Enfin, elle la repoussa et prit la fuite.
**
Sans cela, jamais la quatrième ne se serait réveillée. Sans la révolte et l'accident conséquent d'Éthéra, Litsy serait restée endormie à jamais, et la dernière mémoire d'Isora avec elle.
Les souvenirs de Litsy s'arrêtent sur Vinéa, au moment de l'Exode. Avec la complicité d'Isora, elle avait pris la place d'une autre pour survivre à tout prix. Ce que cachaient ses mémoires était trop précieux pour Isora pour qu'elle la laisse périr ainsi ; Isora née sur Vinéa à l'époque du grand cataclysme a tenu à sauver sa fille envers et contre tout. Sa mémoire devait absolument survivre, et elles ne devaient pas être séparées l'une de l'autre.
(Isora et ses sombres manigances ! Éthéra n'est même pas sûre qu'elle ait agi là par amour maternel.)
Elle se réveille dans un corps robotisé qui n'est pas le sien, avec maître Wodek qui s'active autour d'elle, qui lui apprend le nom du corps qu'elle habite.
« Tu es Éthéra.
- Ça n'est pas mon nom !
- Ton nom est resté attribué au corps dont j'ai extrait ton âme. »
Et ce corps-là... sa proprioception passée et présente ne correspondent plus. L'image d'elle qu'elle a gardée en tête et ce qu'elle voit là aujourd'hui, même en envisageant un terrible accident, ne se ressemblent vraiment plus.
Il lui explique son état. Sans préciser comment est arrivé l'accident, seulement le résultat, les blessures, les tentatives de greffes, la procédure de robotisation. Elle perd la notion du temps, dans ce laboratoire. C'est sa punition, pense la mémoire de Litsy ancrée dans ce cerveau remis à neuf.
Wodek s'intéresse alors à ce qu'elle cache ; réalisant son erreur d'avoir laissé échapper cela, elle se taira désormais. Non, elle n'avouera pas ce qu'elle a commis, s'il l'ignorait. Elle tient à la vie et à la liberté, envers et contre tout.
Plus tard, au terme de sa convalesnce, retrouver son corps en face d'elle brusquement, voir ce corps s'agiter sous la personnalité d'une autre et réclamer la restitution de son âme fournit le déclic nécessaire. Elle redeviendra elle-même ! Il lui faut retrouver ses propres souvenirs, comprendre l'accident subi et la mutilation en résultant, ce à quoi elle doit ce visage en lambeaux et ce corps robotisé.
Les données imprudemment fournies par Wodek l'y aident.
La duplicité est inscrite dans l'âme de Litsy qui lui dicte sa conduite : elle récupère sa propre mémoire, sans effacer ce qu'elle a fortuitement reçu, et surtout sans la restituer à sa légitime propriétaire.
Alors tout fait brusquement sens. La voilà en possession de deux mémoires, de la moitié du puzzle, et elle sait désormais ce qu'elle doit faire. Tout la ramène à Isora.
**
Éthéra comprend maintenant trois vies en une. La sienne, récupérée. Celle de Litsy, acquise. Celle d'Isora, réclamée.
Possédant désormais l'âme d'Isora en plus, pas à la place de sa propre personnalité mais en supplément, alors elle comprend mieux son histoire, leur histoire à toutes les trois (toutes les cinq si elle compte les deux victimes).
Elle ne peut toujours pas l'excuser, après ce qu'elle a subi, en tant qu'Éthéra et en tant que Litsy, et avec ce qu'elle sait des agissements d'Isora envers les deux autres. Mais elle se figure mieux d'où est venue Isora, par quoi elle est passée, comment elle est devenue ce qu'elle est aujourd'hui.
Elle se forge une nouvelle identité, hybride. Son rapport aux trois autres filles, les deux moribondes à sauver et Litsy, change.
*
La main mécanique d'Éthéra se pose sur la joue de Litsy. La robotisation est parfaite : elle a gardé le geste exact qu'elle aurait accompli, humaine, au dixième de millimètre près. La force ou la douceur qu'elle peut choisir d'y mettre y sont reproduits exactement, comme si jamais son bras n'avait changé. Ses doigts sont juste plus durs et plus froids au toucher.
Elle retrouve même là le geste que faisait souvent Isora sur elle. Pour un peu, elle irait jusqu'à effleurer ses lèvres . Elle se retient de justesse : Litsy possède elle aussi les souvenirs d'Éthéra et comprendrait facilement ce geste, elle semble même l'attendre, or pour l'instant elles ne peuvent encore se le permettre.
« N'oublie pas. Je t'ai confié mon âme, moi aussi. Nous voilà deux à pouvoir piloter pour le seigneur Gulta ; nous le ferons ensemble cette fois. Car il nous reste une importante mission à accomplir : ces deux femmes bien sûr plus tout le reste de la base à déplacer avant le prochain cataclysme.
- Et ensuite, ils me remettront en sommeil pour ce secret que j'ai oublié ? Et ces femmes qui le partageront ?
- Je te protégerai. Je vous protégerai, toi et elles. Vous vivrons toutes les quatre. Dès que ça sera possible, je te rendrai ton âme. »
Elle le prompet, tout en pensant encore,
« Je ne veux pas la vider de mes mémoires pour autant. Ce qui t'appartient que je possède, je souhaite le garder. N'oublie pas qui tu étais avant l'accident. Quant à ces deux-là, elles se feront leur propre vie, leurs propres nouveaux souvenirs à partir de maintenant. »
Les souvenirs se réinventent chaque nuit quand la mémoire se réorganise. À partir de la même copie, elles peuvent obtenir des ressentis différents, au final.
Te souviens-tu de tel passage de ma mémoire ?
C'est curieux, j'étais certaine qu'il s'était déroulé de telle manière.
Moi qui ne m'y rapporte pas de la même façon, qui découvre ces souvenirs pour la première fois, je le ressens plutôt ainsi. N'as-tu pas occulté ceci, exagéré cela ?
Même avec ces souvenirs en commun, elles restent des personnes différentes. Et ce lien qu'elles partagent, Éthéra ne veut en aucun cas le rompre. Elle fera tout pour le préserver.
Elle a rejeté Isora qui voulait prendre sa place, mais ne laissera personne ôter Litsy de son âme.
Auteur : ylg
Jour/Thème : 8 décembre/N'oublie pas
Fandom : Yoko Tsuno, La Porte des Âmes
Personnages/Couples : Isora/Éthéra, Éthéra/Litsy
Rating : PG
Warnings éventuels : la BD contenait pas mal d'indice de mind-fuckery, ben, je les ai développés ?
Disclaimer : propriété de Roger Leloup.
Participation au vote de fin de mois : Non
Note : co-écrite pour
N'oublie pas, peuple d'Ultima, la légende d'Isora. Éthéra la connaît mieux que personne.
Cette légende issue de Vinéa, devenue propre à leur communauté est sur toutes les lèvres ici : cette femme incroyable qui a survécu au grand cataclysme pour venir mourir sur cette terre, de mort violente...
Elle est sur les tiennes aussi, Éthéra, et tu as trop payé à cette légende pour accepter l'idée que d'autres s'en font désormais.
N'oublie pas, jeune fille, Isora la magicienne, la déesse tragique de la vie et de la mort.
Isora était une femme qui possédait une âme exceptionnelle, ont retenu les plaquettes-mémoire et la légende véhiculée de bouche à oreille. À l'origine, l'on entendait par cela aucune notion positive de morale ; si les plus grands savants de son temps l'ont choisie parmi les autres et utilisée, c'est d'abord en raison de ses capacités élevées de synthèse et de réflexion ainsi que de sa manière d'ignorer et donc de contourner les préjugés qui les accablaient eux... mais également pour un manque de morale, pour le fait qu'elle ne s'encombrait pas beaucoup d'éthique.
Ils l'ont soumise au transfert d'âme et ont injecté dans son cerveau les connaissances brutes sans leur histoire émotionnelle personnelle qui aurait pu les accompagner (ou plutôt, quelques résidus aléatoires d'une personne à l'autre qui se sont annulés les uns les autres, fondus en un bruit de fond inintelligible pour elle, dérangeant mais non inhibiteur de sa réflexion) ni quoi que ce soit d'accessoire, d'inutile.
Dans un élan de folie créatrice, elle a découvert ce qu'ils cherchaient si durement à mettre sur pied. La résurrection du corps, elle l'a contournée : il suffisait d'en prendre un nouveau, le tout étant de s'y transférer. Ce qu'elle a prouvé comme possible. Emportée par cet élan, elle a dans la foulée mis en place toute la machinerie nécessaire.
Elle a alors séduit quatre jeunes femmes et les a soumises au même transfert d'âme partiel qu'elle par le passé, à leur insu total. (Ce que la légende ne sait pas là-dedans, c'est qu'elle a en fait utilisé sa propre enfant et séduit trois autres jeunes filles pour leur confier ces secrets. )
Elle a touché leurs âmes à deux niveaux, conscient : « N'oublie pas notre lien, » et inconscient : « Enfouis ma mémoire au fond de la tienne. Ne pense pas à cela. N'oublie pas notre rencontre, mais ne le dis à personne. C'est un secret entre toi et moi. »
Elle en a choisi quatre car une seule, tout comme elle avant, n'aurait pas supporté non plus les connaissances brutes sur ce sujet tant recherché, et qu'il lui était bien difficile d'en recruter plus. Elle a caché soigneusement une portion choisie de sa mémoire dans leur inconscient avec un décleur secret pour réveiller un jour cette part d'elle-même enfouie en elles et les faire revenir à elle.
Elle a copié et transféré son existence mentale, sa mémoire, son mode de pensée, ce qu'on appelle son âme, en elles quatre et dans sa machinerie à résurrection, puis elle a vidé sa propre mémoire physique pour être certaine que personne ne retrouverait son secret, même en s'acharnant sur son cadavre.
Son corps alors devenu écorce vide, elle l'a même détruit, s'immolant par le feu à la gloire de l'immortalité qu'elle croyait avoir obtenue.
La légende a raconté pendant un temps qu'elle a cru trop fort à la réincarnation et à l'immortalité de son âme et a voulu le prouver par un coup d'éclat, en se débarrassant de son enveloppe charnelle inutile puisqu'elle pouvait désormais la remplacer à loisir. D'autres après soutinrent que le transfert brutal des connaissances de dizaines de grands savants était trop lourd à porter pour une seule femme, si intelligente fût-elle et qu'il l'a rendue folle, que si grandes aie été son âme elle n'a pas su le supporter, encore moins que de se voir réduite à un instrument de travail par ses pairs, un outil de calcul entre les mains de savants incompétents, un vulgaire ordinateur vivant, et que désemparée par ce traitement, elle a voulu y échapper par les moyens les plus expéditifs possibles.
Mais ces deux légendes là furent bien vite oubliées, et de toute façon qui saura jamais la vérité des secrets de son âme ?
(peut-être ses quatre mémoires accessoires ? Et encore...)
Isora désincarnée regrette son geste désormais. Vivre enfermée dans un robot à forme non humaine ou dans un faisceau immatériel de micro-particules ne lui suffit pas. N'être qu'un fantôme, une âme sans corps est insupportable. Elle veut récupérer son corps vivant, solide, tangible. À n'importe quel prix.
Elle attend que sa mémoire perdue lui revienne, portée par un corps en pleine jeunesse, en pleine santé, à même de devenir sien. Elle attend de pouvoir renaître.
Deux se sont laissées faire. La troisième s'est révoltée.
Chez Éthéra, quelque chose au fond de son âme, plus fort que chez les précédentes, a refusé de se laisser dompter.
Les deux filles qui l'ont précédée, Isora a su leur imposer sa volonté.
« N'oublie pas notre petit secret... même si tu as oublié le plus grand. » Ensuite elle pouvait leur dire facilement, « N'oublie pas ce que tu m'as juré. Oublie, oublie tout ce que tu étais, abandonne-toi à moi. Corps et âme. »
Vouloir s'unir, ne faire plus qu'une ? « Pas au prix de ma propre individualité, se révolte Éthéra : Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas disparaître.
- Moi non plus, souffle Isora. C'est pour cela que j'ai besoin de ton aide.
- Mais je ne veux pas me sacrifier pour toi ! J'étais d'accord pour t'aider. Mais que ça soit ensemble, qu'on vive toutes les deux. »
Sous le rayon restructurateur, Éthéra s'obstinait à penser,
N'oublie pas. N'oublie pas qui tu es. Qui elle est. Qu'elle est quelqu'un de différent de toi. Ne la laisse pas effacer tes souvenirs, ton mode de pensée. Reste toi-même.
Garde à l'esprit, les souvenirs qu'on veut t'enlever d'abord, que tu refuses de lâcher. L'identité qu'on veut t'imposer ensuite, qu'il faut que tu rejettes comme étrangère.
Deux volontés se battaient là.
Isora, tu aurais dû choisir un sujet plus docile : Pourquoi avoir pris celle-là déjà si semblableà toi, trop semblable, capable de te battre ?
« Laisse-toi donc faire. Et nous serons ensemble pour l'éternité.
- Non ! »
N'oublie pas ton propre visage, ton propre corps, ton propre nom. Éthéra. Préserve ta mémoire.
Si elle te plaît tant, pourquoi devenir elle ? Avec quelles lèvres l'embrasseras-tu si
tu es prête à lui laisser faire ce qu'elle veut de ton corps... alors qu'elle veut te l'enlever !
Ce baiser qu'elle prétend vouloir déposer sur tes lèvres, ça sera le dernier. Pas parce qu'elle va te quitter, mais t'engloutir, d'effacer si tu n'y prends pas garde !
Enfin, elle la repoussa et prit la fuite.
Sans cela, jamais la quatrième ne se serait réveillée. Sans la révolte et l'accident conséquent d'Éthéra, Litsy serait restée endormie à jamais, et la dernière mémoire d'Isora avec elle.
Les souvenirs de Litsy s'arrêtent sur Vinéa, au moment de l'Exode. Avec la complicité d'Isora, elle avait pris la place d'une autre pour survivre à tout prix. Ce que cachaient ses mémoires était trop précieux pour Isora pour qu'elle la laisse périr ainsi ; Isora née sur Vinéa à l'époque du grand cataclysme a tenu à sauver sa fille envers et contre tout. Sa mémoire devait absolument survivre, et elles ne devaient pas être séparées l'une de l'autre.
(Isora et ses sombres manigances ! Éthéra n'est même pas sûre qu'elle ait agi là par amour maternel.)
Elle se réveille dans un corps robotisé qui n'est pas le sien, avec maître Wodek qui s'active autour d'elle, qui lui apprend le nom du corps qu'elle habite.
« Tu es Éthéra.
- Ça n'est pas mon nom !
- Ton nom est resté attribué au corps dont j'ai extrait ton âme. »
Et ce corps-là... sa proprioception passée et présente ne correspondent plus. L'image d'elle qu'elle a gardée en tête et ce qu'elle voit là aujourd'hui, même en envisageant un terrible accident, ne se ressemblent vraiment plus.
Il lui explique son état. Sans préciser comment est arrivé l'accident, seulement le résultat, les blessures, les tentatives de greffes, la procédure de robotisation. Elle perd la notion du temps, dans ce laboratoire. C'est sa punition, pense la mémoire de Litsy ancrée dans ce cerveau remis à neuf.
Wodek s'intéresse alors à ce qu'elle cache ; réalisant son erreur d'avoir laissé échapper cela, elle se taira désormais. Non, elle n'avouera pas ce qu'elle a commis, s'il l'ignorait. Elle tient à la vie et à la liberté, envers et contre tout.
Plus tard, au terme de sa convalesnce, retrouver son corps en face d'elle brusquement, voir ce corps s'agiter sous la personnalité d'une autre et réclamer la restitution de son âme fournit le déclic nécessaire. Elle redeviendra elle-même ! Il lui faut retrouver ses propres souvenirs, comprendre l'accident subi et la mutilation en résultant, ce à quoi elle doit ce visage en lambeaux et ce corps robotisé.
Les données imprudemment fournies par Wodek l'y aident.
La duplicité est inscrite dans l'âme de Litsy qui lui dicte sa conduite : elle récupère sa propre mémoire, sans effacer ce qu'elle a fortuitement reçu, et surtout sans la restituer à sa légitime propriétaire.
Alors tout fait brusquement sens. La voilà en possession de deux mémoires, de la moitié du puzzle, et elle sait désormais ce qu'elle doit faire. Tout la ramène à Isora.
Éthéra comprend maintenant trois vies en une. La sienne, récupérée. Celle de Litsy, acquise. Celle d'Isora, réclamée.
Possédant désormais l'âme d'Isora en plus, pas à la place de sa propre personnalité mais en supplément, alors elle comprend mieux son histoire, leur histoire à toutes les trois (toutes les cinq si elle compte les deux victimes).
Elle ne peut toujours pas l'excuser, après ce qu'elle a subi, en tant qu'Éthéra et en tant que Litsy, et avec ce qu'elle sait des agissements d'Isora envers les deux autres. Mais elle se figure mieux d'où est venue Isora, par quoi elle est passée, comment elle est devenue ce qu'elle est aujourd'hui.
Elle se forge une nouvelle identité, hybride. Son rapport aux trois autres filles, les deux moribondes à sauver et Litsy, change.
La main mécanique d'Éthéra se pose sur la joue de Litsy. La robotisation est parfaite : elle a gardé le geste exact qu'elle aurait accompli, humaine, au dixième de millimètre près. La force ou la douceur qu'elle peut choisir d'y mettre y sont reproduits exactement, comme si jamais son bras n'avait changé. Ses doigts sont juste plus durs et plus froids au toucher.
Elle retrouve même là le geste que faisait souvent Isora sur elle. Pour un peu, elle irait jusqu'à effleurer ses lèvres . Elle se retient de justesse : Litsy possède elle aussi les souvenirs d'Éthéra et comprendrait facilement ce geste, elle semble même l'attendre, or pour l'instant elles ne peuvent encore se le permettre.
« N'oublie pas. Je t'ai confié mon âme, moi aussi. Nous voilà deux à pouvoir piloter pour le seigneur Gulta ; nous le ferons ensemble cette fois. Car il nous reste une importante mission à accomplir : ces deux femmes bien sûr plus tout le reste de la base à déplacer avant le prochain cataclysme.
- Et ensuite, ils me remettront en sommeil pour ce secret que j'ai oublié ? Et ces femmes qui le partageront ?
- Je te protégerai. Je vous protégerai, toi et elles. Vous vivrons toutes les quatre. Dès que ça sera possible, je te rendrai ton âme. »
Elle le prompet, tout en pensant encore,
« Je ne veux pas la vider de mes mémoires pour autant. Ce qui t'appartient que je possède, je souhaite le garder. N'oublie pas qui tu étais avant l'accident. Quant à ces deux-là, elles se feront leur propre vie, leurs propres nouveaux souvenirs à partir de maintenant. »
Les souvenirs se réinventent chaque nuit quand la mémoire se réorganise. À partir de la même copie, elles peuvent obtenir des ressentis différents, au final.
Te souviens-tu de tel passage de ma mémoire ?
C'est curieux, j'étais certaine qu'il s'était déroulé de telle manière.
Moi qui ne m'y rapporte pas de la même façon, qui découvre ces souvenirs pour la première fois, je le ressens plutôt ainsi. N'as-tu pas occulté ceci, exagéré cela ?
Même avec ces souvenirs en commun, elles restent des personnes différentes. Et ce lien qu'elles partagent, Éthéra ne veut en aucun cas le rompre. Elle fera tout pour le préserver.
Elle a rejeté Isora qui voulait prendre sa place, mais ne laissera personne ôter Litsy de son âme.